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« Le cinéaste Eric Rohmer est décédé lundi matin à Paris à l'âge de 89 ans », a indiqué à l'AFP sa productrice aux Films du Losange, Margaret Menegoz. C'était le 11 janvier dernier, après le champagne, la nouvelle année, les lettres d'or sur les Champs-Elysées. Très vite, l'institut Lumière (Lyon) organise un hommage express. Jean Douchet enjambe "la rigueur" du zozo sur un week-end énergique. Puis l'été débarque, déjà. La 38ème édition du festival international du film de la Rochelle rouvre le dossier "jeunes filles en fleur". Cette fois, s'agit d'exposer Rohmer sous une lumière solaire. Et ça change tout. Faut dire, les saisons comptent pour le zozo. Probablement une question de spectres, photons, vibrations. Les couleurs primaires peut-être. En tous cas, du grain vibrillonant sur un cinéma hyper charpenté. Bienvenue en horlogerie suisse. Rohmer apprécient les bases solides pour choper les aléas, les hasards, les choix troubles de héros marivaudés. Photo : Affiche du festival de cinéma de La Rochelle 2010 Nettoyage d'étéLe temps d'une rétro estivale et nous voilà dans le labyrinthe des passions. La position idéale pour reprendre son Rohmer illustré par trop de clichés. De quoi naviguer dans une œuvre protéiforme, perçue à distance comme monobloc, répétitive, invraisemblablement ennuyeuse, mais aussi singulière. Un rapport ambigu comme ses héros. On s'emmerde grave. On saute de joie. Et pourquoi ? Ben d'abord, pour aborder et aimer sa filmo, faut jouer le saut d'obstacles. D'une certaine manière, le zozo refuse le glam et cumule les handicapes. Du coup, pour érotiser son mausolée pas olé olé, les programmatrices du festival de la Rochelle ont commandé le dynamitage des faux semblants. Ca passe par la projection des films, mais aussi par un texte, commandé à Alain Bergala dans le catalogue. Deux pages pour virer 5 spams pourris : Les films de Rohmer sont d'aimables chroniques des modes de leur époque ? Les films de Rohmer filment des petits bourgeois intellos qui se regardent le nombril ? Cette approche contribue à proposer une porte de sortie généreuse. En gros, une issue un peu classe, par-dessus les gesticulations des héros souvent casse-burnes. Et voilà, on revient sur la charpente de ses films. Une planche de salut contre des formes multiples de conneries. En mai 2007, le cinéaste un peu aigre, mais mieux que ça quand même, déclarait au Monde : "Il y a aujourd'hui une inculture totale, en particulier des cinéphiles. Auparavant, il y avait trop de gens qui jugeaient le cinéma à l'aune de la littérature. Des académiciens comme Jean Dutourd ou Georges Duhamel avaient des mots très sévères pour le cinéma. Je me disais alors, dans cette perspective, qu'il fallait oublier la littérature. On ne doit pas juger le cinéma à l'aune de la littérature. Aujourd'hui, c'est le contraire. On a trop oublié la littérature. Je constate une absence du cinéma muet. De même qu'on revient aux Grecs lorsqu'on écrit une œuvre littéraire, là il serait bon de revenir à Griffith. Il a beau être réédité en DVD, le public l'ignore". Les films de Rohmer se ressemblent tous ? Rohmer est un cinéaste "littéraire" pour qui les dialogues sont plus importants que la mise en scène ? Rohmer est un cinéaste du faux ? Photo : Inception de Chistopher Nolan Un air célesteGaspard (Melville Poupaud, en boy next door sexy) débarque à Dinard pour quelques jours de vacances. Le garçon séjourne dans un appart, comme lui, en vacance. Du coup, le zozo se ballade muet dans la sublime cité balnéaire, débute un air à la guitare, file à la plage et mange une crêpe. A cette occasion, il rencontre Margot et l'air de rien, lâche le morceau : son espoir de croiser Léna, bientôt en séjour juste à côté vers Saint-Lunaire. Margot n'est pas insensible au zozo et joue le jeu des confidences. Pendant une soirée en boite, Gaspard tombe sur Solène, une troisième poulette également open, mais à principes. Assez rapidement, Gaspard promet simultanément aux 3 filles le nirvana à Ouessant. En même temps, il décide volontairement de ne pas décider… C'est la tasse. Le chemin suivi par le jeune homme roule, comme souvent chez Rohmer, sur des conversations, ici filmées en un mouvement ample. Les corps marchent, au sens propre du mot, quand les mêmes ne niquent pas, ne se touchent guère, pas de peau quoi ! Les désirs se nichent parmi les jeux de mots, balancés dans un monde hyper sensuel avec la mer, la lumière solaire, les herbes et vagues. D'une certaine manière, le film vire vers le péplum au grand air. Déesses et dieux causent amour, hasard, volonté. Se regardent de haut, se jaugent malgré les tentatives pour s'atteindre. L'abstraction monte d'un cran avec le compte à rebours pour Ouessant. C'est-à-dire trouver un lieu pour la réalisation des désirs… impossible à concrétiser. Coup de théâtre final, Gaspard évite définitivement la confrontation, quitte les mots, la plage et Dinard grâce à la musique (acheter un instrument à la Rochelle). Cette porte de sortie le sauve in extremis des conséquences réelles du non choix. Un air céleste en somme. Le cinéaste compose une grande symphonie masquée par des duos de poche. Les voix des zozos s'emberlificotent dans des petites partitions rarement harmonieuses. Gaspard la joue dissonante en cherchant un destin, en bifurquant sans cesse, en remettant sa chanson au hasard. Au contraire, la mise en scène la joue ample, très physique, chargée d'invraisemblables travellings pour choper toutes les variations, contradictions, effondrements dans un même mouvement. La limpidité faussement simple du film contre la fausse simplicité du zozo mal barré. Un air céleste contre le folk amoureux. Le film déniche même une chanson ancienne, histoire d'écouter si ça marche. Margot emmène Gaspard faire un entretien avec un vieux Breton. Le marin à la retraite chante un vieux truc du coin, encore une nouvelle source d'inspiration pour Gaspard. Le zozo se coltine une langue ancienne et poursuit son jeu de pistes revivifié par d'autres langues, d'autres sons, d'autres structures sans jamais choisir. Tout comme Rohmer s'amuse à puiser dans le grenier des langues pour vivifier son ciné, mais en tenant son affaire de bout en bout. Mauvaises languesAlors voilà, le Conte d'été nage dans une uber sexualité langagière. Une boite à phantasmes, dont le glam se niche dans les mots, les langues, la musique. Contemporains, folkloriques, djeunes, littéraires, documentaires, écrits ou faussement improvisés, tout y passe selon le point de vue cinéaste chargé de mettre en scène les dissonances hasardeuses des pers Ici, les plans sont des mouvements à prendre au sens cinéma, au sens musical mais aussi comme autant de possibles. Un plan A, B ou C. Un plan amoureux ou un plan sexe. Tous ceux imaginés, un quart de seconde, par Gaspard. C'est aussi l'architecture géniale du Plan B de Marco Berger. Le film argentin suit les méandres de Bruno, nouvellement plaqué par sa copine et lancé dans une drôle d'entreprise : séduire le nouvel amant de son ex. Comme Gaspard, Bruno hésite entre les scénarios (hétéro, gay ou bi). Mais Berger, contrairement à Rohmer, opte pour le silence ou la difficulté à dire. Les corps finiront par jouir une fois la langue abattue. Plan B guette l'épuisement des vocalises pour atteindre le corps à corps. C'est touchant, drôle et terriblement romantique. Chez Rohmer, le flux du cinéma emporte également les héros qui enculent verbalement les mouches. Le grand mouvement de la mise en scène balaie les cheveux en quatre, mais sans chercher à recoller les morceaux. Le cinéaste est, ainsi, tout sauf un romantique. Les sentiments sont pris en charge par les personnages quand le cinéma, lui, file à toute allure. Sec et vif. Sexe et kiffe. Plus proche de Voltaire et Diderot, loin… très loin des tartines sentimentales du jeune Werther. Vous êtes prêts pour un plan Rohmer ou un plan Berger ? Photo : Plan B de Marco Berger
DS |