Les héritiers - 1ère partie
Compl
ot de famille (1976) de Alfred Hitchcock


Un téléfilm anglais chiant, voilà ce qu'est devenu, dans la la mémoire inconsciente ou collective, le dernier Hitchcock.
Un gentil ersatz des arabesques télévisées (la bedonnante Angela Lansburry) qui serait loin de faire bonne figure dans une filmo pas vraiment avare en chef-d'ouvres.
C'est que le petit Family plot n'a rien su faire d'autres que ployer sous le poids des Sueurs Froides, Psychose ou autres Mort aux trousses. Autant le dire tout de suite, entre une affiche craignos et une réputation pitoyable, la vision du film est difficile.
Comme souvent, pour faire mentir les méchantes pages, il suffisait de mettre le DVD. Pour être surpris. Et même mieux : donner un éclairage nouveau à toute cette fin de carrière hitchcockienne décidément archi sous-estimée (au passage, en quel siècle réhabilitera-t-on enfin le splendide Rideau déchiré ?).

Il a joué dans un Hitchcock, Roger Hanin ?

Le début du film pourrait presque donner raison à ses nombreux fossoyeurs, avec son remake thermolactyl du début de Inland Empire : dans un salon moche et bourge, une vieille peau demande des nouvelles de sa soeur morte à une fausse voyante qui joue tellement mal qu'on se demande comment la vieille mord à l'hameçon. Du plan fixe, trois cadrages, et ça palabre, et ça dure, et on a compris... Pas exactement la scène d'ouverture de Psychose, les amis.

Le pitch ? Une vieille rombière engage donc Blanche, la fausse voyante et son mec George, un chauffeur comédien (on ne sait pas bien et l'ambiguïté est géniale, non ?), pour retrouver son neveu afin de le faire hériter de sa fortune. Grosse récompense à la clé. Les sympatoches petits truands ne tardent pas à trouver la trace du neveu Edward : celui-ci est diamantaire le jour et, avec l'aide de sa femme Fran, kidnappeur de personnalités la nuit.

Blanche et George d'un côté, Edward et Fran de l'autre : deux couples qui se ressemblent par leur malhonnêteté (escrocs vs kidnappeurs) mais qui diffèrent dans leur manière d'aborder le "métier". Et donc pour Hitch, le genre.

Pour faire simple, on dira que Blanche et George évoquent fortement les activités d'enfume artisanalo-spirituelles de
Fantômes contre fantômes, le beau film de Peter Jackson avant qu'il ne décide de se reconvertir dans les bijoux elfiques. Michaël J Fox, toujours aussi juvénile, y incarnait un faux exorciste utilisant ses pouvoirs de communication avec les fantômes pour attirer ses potes spectres chez les victimes avant de les en chasser. Tout celà dans une ambiance bordélique en diable, avec un petit côté amateur. Ici, effectivement, Blanche et George sont des amateurs, bohèmes fauchés qui courent la rombière à plumer gentiment.

Du côté de Fran (Karen Black, qui louche, ça fait bizarre) et Edward (William Devane, futur héros de côte ouest et beau papa d'un Jack Bauer frétillant entre deux interrogatoires musclés), c'est plus sérieux. On est des malfaiteurs de première classe, avec une activité lucrative (la bijouterie) en façade, et une barraque pensée pour les méfaits jusqu'à abriter une cellule pour les victimes absolument invisible car cachée par un mur parfait.
On pense à la barraque de Sweeney Todd, merveille d'efficacité industrielle : les clients viennent en haut se faire raser, Sweeney les tue, les fait tomber dans un hachoir qui donnera la viande pour le resto du dessous. Une affaire qui marche, quoi.
On pourrait en dire autant de la demeure d'Edward, avec ses trois niveaux :
- Sous-sol : du garage, on amène les victimes qu'on enferme dans la cellule juste devant
- Rez de chaussée : on bouffe, on prépare les coups, on parle, on pleure, on cache les diamants avant de pouvoir les ressortir à la boutique
- premier étage : c'est là qu'est le lit où on peut enfin profiter, jambes en l'air de ce traffic excitant (c'est que madame se déguise pour aller chercher les rançons).
Et plus tard, les diamants seront vendus au magasin.


De Fantômes contre fantômes de Peter Jackson...


...à Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street de Tim Burton

La vie de Fran et Edward, c'est donc un mécanisme rôdé, un truc huilé, en un mot : une entreprise. Comme chez Burton, la victime est une matière première qui connaîtra plusieurs stades avant d'être transformée, recyclée au profit d'un couple maléfique. Mais dans Sweeney Todd, point d'amour possible entre le barbier et sa logeuse pourtant folle amoureuse. Une différence de taille avec le dernier Hitch, où le mercure aurait plutôt tendance à péter le thermomètre tellement c'est chaud.

Viagra

On pourrait penser que Hitch était, de par les thèmes qu'il abordait (culpabilité, voyeurisme), un gros vicelard mais qu'il emballait le tout élégamment avec suggestions et métaphores, à l'image de la scène finale de La mort aux trousses (Cary Grant et Eva-Marie Saint s'embrassent, tombent dans la couchette - cut - un train entre dans un tunnel à trois cent à l'heure pour suggérer, hum, le coït).
C'est faux.

Il suffit de jetter un oeil à ses derniers films, notament Frenzy, l'histoire d'un maniaque sexuel qui tue des nanas nues en les étranglant avec une cravate pour réaliser que si Hitch avait fait d'autres films, ils auraient été bien plus gratinés que conformes à l'image chaste du "master of suspense" débonnaire . Ceci explique peut-être celà : et si les derniers Hitch étaient oubliés parcequ'au lieu de ressembler à de belles pièces de musée, le réalisateur y joue encore les petits obsédés, et se permet, libération des moeurs oblige, de montrer enfin ce qu'il suggérait auparavant ?


Frenzy de Alfred Hitchcock

Dans Complot de famille, si on échappe à la nudité frenziesque, on a droit à une crudité des propos surprenante (évidemment gommée en VF, merci Valéry : voyez les différences avec le DVD). En gros, s'il est entendu que le manège d'Edward et Fran sert de moteur à la libido des époux kidnappeurs, Blanche, la gentille fausse voyante, ne s'embarrasse pas de métaphores pour parler de cul. Une vraie nymphomane qui n'hésite pas à faire une scène à son George en pleine rue pour qu'il s'occupe d'elle avant de partir. Et quand son mec la traite de salope, la VF giscardienne entend "ingrate". Normal : à votre âge, monsieur Hitchcock, est-il raisonnable de parler comme celà ?

C'est que, si chez Edward et Fran, tout est réglé, à l'image d'une maison à plusieurs étages, Blanche et George vivent dans une bicoque sans étage ni sous-sol. Un joyeux bordel où tout peut arriver, même faire l'amour dans la cuisine avant de partir enquêter. Baba cool - on nique partout contre séduction sophistiquée avant de monter faire crac crac.
Dans les deux couples, les méfaits, petits larcins ou meurtres, ne sont là que pour permettre le couple. Belle idée, surtout pour un réalisateur vieillard qu'on dit grabataire pendant le tournage (ça a l'air faux, à en juger du making of et surtout de la qualité du film !).*

Boule de cristal contre diamant taillé

Deux couples de truands, deux manières d'aborder le genre (policier autant que romantico-pervers), continuons donc à explorer ce qui sépare les deux familles : avec le maître ès-vices des cinéastes, c'est permis. Parcequ'à suivre les tribulations de nos quatre héros, on serait tenté de voir carrément deux films : un film anglais, bavard et fauché (on est dans les seventies hein), celui de Blanche et George (Bruce Dern, avec une tronche... d'acteur anglais), expliquant le début derrickien, et un film américain, visuellement étincellant, brillant, aux forts relents de Mission impossible (la série, hein, pas le chef d'oeuvre de Brian), avec sa mécanique de mise en scène nickel chrome, costumes et pièces cachées.

La différenciation Grande-Bretagne / Etats-Unis se voit aussi dans le décor : un pays anglo-saxon non identifié (Hitchcock y avait porté une attention particulière jusqu'à refaire les noms de rues et les plaques minéralogiques afin de les rendre non-identifiables à une ville en particulier), dont les rues vaguement américaines accueillent des bâtiments anglais.

Amateurs britons versus professionnels US, donc. Poursuivons et observons Blanche, caricature d'une comédienne de théâtre, qui en fait des tonnes pour jouer littéralement les différents personnages qu'elle invoque lors de ses séances de spiritisme bidon. Elle se paie même le luxe de faire des apparitions en traversant un rideau. Son truc, c'est la boule de cristal, la première chose vue à l'écran, juste avant elle, et qui abrite le titre du film dans un générique évidemment moins insignifiant qu'il n'y parait, même sans Saül Bass. En face, les kidnappeurs fanatiques de diamants taillés et de sophistication donnent le change. De la boule de cristal, symbole d'un spectacle roublard jouant à fond sur l'innocence, au diamant, c'est à dire la sphère travaillée afin d'en contrôler les réflexions, tout celà ressemble fort à une réflexion sur l'une des plus belle filmo du monde. Période anglaise faite de bouts de ficelles (rappelons que si Hitch apparaît dans tous ses films, c'était au départ pour pallier au manque de figurants), période US opulente et respectée : serait-ce l'heure, grâce à cette belle opposition de couples, de faire le bilan ?

Manqué ! Complot de famille a beau être le dernier Hitch, ce n'est pas le film bilan. Le risque serait de scruter chaque scène à la recherche de références des autres pelloches hitchcockiennes pour n'applaudir rien d'autre qu'un best of. C'est mieux que ça. Plutôt un film testament ouvert sur l'avenir. C'est différent, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

 

A suivre : cliquez ici pour accéder à la deuxième partie de l'article.

* Les plus fidèles de nos lecteurs se souviendront que Dom, à propos de Mission impossible 3, abordait le même sujet sous un angle différent, citant au passage... Hitchcock.

 

 

RN

Filmographie de Alfred Hitchcock (lien Imdb)