Je suis une légende

Candyman (1992
) de Bernard Rose


Loin de Castlerock

Il n'y a pas que Stephen King dans la vie. Dans le serail des grand auteurs du fantastique pourvoyeurs de grands fils d'horreur, il y a aussi Clive Barker. Le même en trash. Un gus (presque) autant lu que le King, jusqu'à se faire appeler "l'autre".
Barker, hardcore oblige, est pourtant moins adapté. Trop sexe, trop gore, trop déviant pour ces messieurs du cinéma. Alors le Clive rend justice lui-même à ses oeuvres, en les réalisant pour éviter les déconvenues. Ca donne Hellraiser, Cabal et le maître des illusions. Du lourd, quoi.
Sauf que dans la filmo du Clive, il y a un film qui fait de la résistance. Un film majeur adapté d'un de ses bouquins et pourtant réalisé par un autre. Ca s'appelle Candyman et c'est une merveille. Comme ça on sera prévenus.
Un film à part. L'anti Stephen King : pas d'américain moyen qui voit son quotidien bouleversé par un clown démoniaque ou par un brouillard qui fait voter UMP. Pas de lotissement banlieusard et friqué, tellement sympa que c'est l'enfer (cf Xavier Bertrand). En fait, Candyman est carrément le plus urbain des films d'horreur.

De l'autre côté du miroir, les pauvres

Les légendes urbaines n'ont peur de rien : il suffirait donc de prononcer cinq fois le nom de Candyman devant un miroir pour faire apparaître un croquemitaine black avec un crochet au moignon. C'est ce que Bernard Rose, le réalisateur, voudrait bien nous faire avaler. Et putain, ça marche. Grâce à Philip Glass, le génial compositeur de la musique du film (trois notes et ça chiale dur). Grâce à Virginia Madsen, sublimissime de bout en bout (et dire qu'ils donnent des oscars à Cotillard). Et surtout grâce à Rose (Bernard Rose, le réal, pas Rosy Varte hein) qui arrive tout de même à transcender la nouvelle de Barker par quelques ajouts aussi risqués que géniaux. Pour tout dire, faire la différence entre l'oeuvre écrite et le film, c'est carrément expliquer sa réussite. Même si l'histoire de Barker était déjà au top.

Première modification : Candyman est black. Exit le vieux blanc en costume d'Harlequin de la nouvelle et bienvenue à Daniel Robitaille, spectre au nom improbable, très louisianesque, induisant tout de suite un background social qui fait décoller le film vers les cîmes du drame racial. Robitaille, fils d'un industriel black, est donc un artiste du dix-neuvième massacré par des blancs pour avoir aimé la fille (blanche) d'un riche propriétaire terrien et, plus grave pour les zozos, l'avoir rendu enceinte. Sacrilège. Après un calvaire christique (le pauvre se fait d'abord mutiler puis les brutes avinées le badigeonnent de miel avant de le livrer en pâture à une ruche d'abeilles aussi excitées que Sarkozy devant un stylo Mont-Blanc), on répand ses cendres sur les champs qui deviendront, plus tard, le ghetto black de Cabrini Green.

En s'intéressant ainsi à une affaire très "Cold case", comme cette très chouette série qui rouvre des meurtres non élucidés, le film capte cette mélancolie liée à une injustice à la fois en marge et quasi-fondatrice de l'histoire des USA.
Cold case pousse le bouchon en refaisant l'histoire US au travers presque exclusif de femmes issues de minorités mais l'esprit est là et les deux oeuvres semblent se parler.

Candyman creuse son sillon et, au détour d'une description aussi minimaliste que juste du ghetto et de sa légende urbaine, théorise la banlieue. Ainsi, même si l'existence du Candyman n'est pas vérifiée, il devient un symbole d'injustice, ne tardant pas à faire des ersatz revanchards, ridicules et très méchants. Au lieu de revendications, il suscite des vocations d'imitateurs.

C'est ce que dévoile Helen (Virginia Madsen : a-t-on assez loué sa classe ?), une sociologue qui, enquêtant sur les légendes urbaines, permet de coffrer enfin un faux Candyman terrorisant le quartier.

Photo : Cold Case, créé par Meredith Stiehm

Je sais bien mais quand même

Petit problème : en rationnalisant ainsi la légende urbaine, Helen tue le mythe. Et v'là le vrai Candyman qui lui apparaît et décide de faire d'elle le nouveau vecteur de sa légende. Le mythe se rappelant aux bons souvenirs du peuple pour alimenter sa légende. L'idée est géniale, la scène aussi, en refaisant le coup de la révélation de Bernadette (tiens c'est aussi le nom de la copine d'Helen) et la vierge Marie dans un parking. Et boum, le film fait encore un bond en avant, devenant ainsi une véritable réflexion sur les légendes, urbaines ou pas.

Malin : Candyman n'est pas un politicien. Ses méfaits ne sont justifiés par aucune revendication, c'est juste un croquemitaine devenu légende urbaine. Au reste du monde de donner un sens à ses actes : révolte sociale pour les uns, croisade romantique pour les autres. Candyman est simplement le réceptacle d'une colère.

Alors forcément, le second ajout majeur de Bernard Rose à la nouvelle de Barker pose question. C'est le truc du miroir, aussi crétin en apparence que créateur de trouble. Il faut donc répéter cinq fois le nom de Candyman pour faire apparaître le zozo et se rammasser un coup de crochet. Formule magique ou aveu de croyance en la légende ? Le film répond par deux scènes, l'une en ouverture, dans le plus pur style Slasher movie (Vendredi 13, Freddy, Scream) où la traditionnelle baby sitter qui souhaite s'envoyer en l'air fait les frais de ce drôle de "sésame ouvre toi" devant le miroir. De la distance entoure la description, récit d'un récit si improbable qu'on soupçonne Bernard Rose d'avoir tourné la scène uniquement pour dire ce qu'il ne fera pas, à savoir un bête Slasher (euphémisme). Ici, le fait de réciter le nom de Candyman est un rituel qui tient de la formule magique. D'ailleurs Helen prouvera plus tard que ça ne marche pas. Normal, l'ouverture est tout le contraire de la suite du film.

La vérité, c'est que Candyman apparaît si les mots traduisent une souffrance (cf le petit twist final). Mieux, en laissant planner le doute quant à l'existence du black à crochet (le film pourrait être l'histoire toute simple d'une Helen qui pète les plombs et trucide ses proches puisque personne ne le voit à part elle), on peut dire que c'est la souffrance qui crée carrément le Candyman.

Légende urbaine contre légende agricole, la croyance est donc au centre du film de Bernard Rose comme elle l'était dans le Village de Shyamalan. Peu importe la véracité du mythe tant qu'on a les rites. Ceux qu'on ne nommait pas dans la prison doré pour baba cools sécuritaires laissent la place à celui qu'on fait revivre en le nommant. Une troublante histoire de mots. Une troublante histoire de réécriture de la réalité : faut-il vivre dans un joli mensonge comme chez le Shy ou prononcer les mots faisant enfin apparaître une terrible réalité enfouie ? Fait-on vraiment partie de ce monde ou sommes-nous des légendes, des personnages à notre insu ?

Longtemps après la vision du film, cette sublime image de Helen découvrant la légende en sortant de la bouche d'un graph de Candyman nous hante. Le basculement de l'héroïne fait d'elle un mot.

Photo : Le village de M. Night Shyamalan

Mémoire trop sélective

Par son panaché unique de mise en abîme du genre et de slasher pur jus, Candyman est un film important. Il est d'autant plus étrange de s'en souvenir avec la culpabilité de l'avoir presque oublié. Comme s'il était sorti trop tôt, balayé par le retour proche des slashers nés de l'écume de Scream (Souviens toi l'été dernier, Urban legends, Mortelle St-Valentin... prout) qu'il avait pourtant anticipé. Et noyé dans le marécage trois étoiles de la remise en question du fantastique des années 90. Une courte période durant laquelle le ciné fantastique se mit à douter et ses grands maîtres à théoriser. Le résultat ? Des chef d'oeuvres ! Wes Craven et sa double ration (Freddy sort de la nuit puis Scream), Carpenter et son antre de la folie, Spielberg et ses dinos pas vraiment vrais mais méchants quand même qui se demande s'il peut refaire les dents de la mer, et Coppola qui fait Dracula en disant "arrêtez tout les gars, il faut revenir à Méliès !". Les pères doutent de leurs création alors ils la détricotent avec une inquiétude palpable.

Ironie du sort, c'est Shyamalan qui mit tout le monde d'accord en shootant un gamin qui voit des morts partout. Le petit gars a remis des pièces dans la machine du cinéma fantastique en auscultant la question de la croyance jusqu'à en faire sa spécialité au fil de classiques instantanés dès leur sortie. On avait oublié que Bernard Rose et Clive Barker l'avaient précédé.

 

 

 

RN

Filmographie de Bernard Rose (lien Imdb)