Folie sans fro
ntières
Bug (200
6) de William Friedkin


Quel est le point commun de John Milius, Mel Gibson et William Friedkin ? Ce sont des grands réalisateurs qui ont la particularité de ne pas être cools. Dans la vie. Qu'ils soient ultra militaristes, catho intégriste ou fervents partisans de la peine de mort (pas vraiment le programme électoral de Palma, tout ça), ces trois gars sont de sacrément bons réalisateurs. Et sans eux, pas de Conan, pas de French connection, pas d'Apocalypto, pas d'Exorciste. Ce serait dommage.

Alors soyons fiers de ne pas juger une oeuvre en fonction du pédigree de son auteur et intéressons nous au cas Friedkin. Un drôle de zozo qui, dans les seventies, enchaîna chef d'oeuvre sur chef d'oeuvre. Après un gros passage à vide, le voilà célébré à nouveau par toute la presse. Et c'est justifié puisque son Bug est magnifique.

Je t'aime donc je me gratte

Comme son nom l'indique, Bug raconte l'histoire d'un dérèglement. Et d'insectes qui causent la perte du contrôle. Agnès, une femme traumatisée par la disparition de son fils tombe amoureuse d'un gentil mec convaincu d'avoir des insectes sous la peau. Le Peter en question est certain d'être au coeur d'un complot cachant un secret d'état et ne tarde pas à filer son obsession à Agnès et à faire de son appart un énorme piège à insectes.

Comme dans tout grand film sur le dérèglement, Bug s'ouvre sur un plan séquence de la mort qui tue. Hélico, grue, images de synthèse, on ne sait pas trop comment Billy a fait ça mais nous voilà, mouche venant du ciel pour aller directos dans la barraque d'Agnès (Ashley Judd). Comme si, de Shining à Psychose, un grand film sur la folie se devait de marquer son territoire en opposant macro et micro dès le début. Un plan d'ouverture qui, sans aller jusqu'à évoquer la goutte de pluie qui tombe sur le Jésus 100% pur viande rouge Charal de Gibson pose déjà des questions sur l'origine du mal de façon un peu métaphysique. Ca ressemble à une malédiction. Ca va causer maladie. On est bien dans un film de Friedkin.

Bug, c'est un peu je t'aime mais t'es dingue. Mais je t'aime tellement que si ta dinguerie est le prix à payer pour ton amour, alors plongeons ensemble dans la folie, du moment qu'on reste un couple. Une version trash de la maxime éculée "s'aimer c'est regarder dans le même direction". Et l'occasion pour Friedkin d'ausculter une fois encore à son thème préféré : l'intrusion du mal. Cette fois, c'est dans un couple.
Comme dans son Exorciste, le mal arrive ici par le biais d'une maladie. Souvenons-nous que le calvaire sons, lumière et vomi de la petite Linda Blair future exorcisée, peut être vu comme l'intrusion d'une maladie inconnue chez un enfant, mettant à mal la médecine et donc la science. Ici, la maladie étant mentale (une sorte de paranoïa villiériste en à peine pire), les espoirs de guérison sont encore plus minces puisque le moindre mec en blouse blanche fait certainement partie du complot fantasmé.

Et il y a les démangeaisons. Peter couche avec Agnès. Il sent une bébête dans le lit, fait chier tout le monde, allume la lumière et traque l'insecte que nous ne verrons pas. Peter commence à se gratter dès qu'il a consommé son union avec Agnès. L'attachement de la nénette pour le fou peut ainsi être vu comme de la culpabilité. Agnès a perdu son fils, elle se sent indigne de ceux qu'elle aime, incapable de les garder et coupable de leur disparition.

La voilà qui couche avec un mec et il se met à se gratter au sang et à voir des mouches partout. Et si c'était elle qui lui avait transmis les insectes ? Pas question de laisser partir l'objet de son amour : elle a laissé passer son fils, elle ne peut pas se permettre de laisser partir Peter. Le nid d'amour devient piège à mouche et culminera dans la fusion, au sens propre, des deux amants.

Photo : L'exorciste de William Friedkin

Qui est in, qui est out

En plus du discours friedkinien habituel sur la transcendance ou l'immanence du mal, Bug joue aussi avec les frontières physiques et mentales. Les "in" et les "out". La délimitation des espaces et des corps. Peter est allé à la guerre (out) mais on lui avait inoculé un virus aux USA, avant de partir (in) dans le corps (re-in). Le mal est venu de l'extérieur mais aussi de l'intérieur. A moins que ce ne soit l'inverse. Tout le film montre ainsi que la folie est le produit d'un combat et d'une confusion entre le dedans et le dehors. Par exemple, le mari d'Agnès, un Harry Connick junior plus craspec que crooner, jusqu'à présent enfermé à l'extérieur (il était en prison), va tout faire pour revenir à l'intérieur, donnant au film un côté "trois petits cochons" jouissif (après la maison en brindilles et la maison en paille, le grand méchant loup essaie ici de pénétrer une maison en papier alu).

Ajoutons à celà le trauma d'Agnès, la disparition de son fils : celui qui était en elle est définitivement "out". Ou pas. C'est le fait de garder un espoir de le retrouver qui la fait basculer. C'est le fait de ne pas arriver à délimiter les espaces qui rend fou. Une lecture politique du film fait soudain surface : l'obsession de l'ordre et la volonté de tracer des frontières rendrait fou ?

Justement, le personnage d'Agnès est initialement caractérisée par sa liberté de traverser les clivages : serveuse hétéro dans un bar gay, elle s'évade en picolant et en fumant du shit. Et Friedkin nous la montre souvent sur son patio, soit à mi-chemin entre l'intérieur et l'extérieur. Malgré son malheur, Agnès est une femme libre. Elle se fait chier mais elle est libre.
Génie typiquement friedkinien, durant cette première demi-heure, le spectateur attentif verra par deux fois la perche du micro se ballader dans un coin de l'écran. Volontaire ? Ratage ? Peu importe : même les grands font des erreurs mais leurs erreurs ont la bonne idée de bien tomber : ici l'intrusion de la perche du preneur de son abolit encore une frontière, celle du réel et du fictif.

Seulement, voilà, l'apparente liberté d'Agnès ressemble furieusement à une errance. Une prison ouverte. Parceque si la jolie petite femme un peu destroy peut aller partout, elle ne semble à l'aise nulle part. Peter est celui qui lui permet de revenir à l'intérieur. De se retrouver une place pour vivre.

Sauf que, comme on l'a vu, définir les espaces, ça rend dingue.

Paradoxe grandiose : Ashley Judd, au lieu de s'étioler, de porter sur son corps les stigmates de la folie qu'elle partage, devient de plus en plus belle. En entrant dans la folie de Peter, Agnès s'épanouit. Peter s'inflige les pires sévices, il se gratte au sang, s'arrache la peau mais pendant ce temps là Agnès resplendit.

C'est que s'il est apparement évident que Peter disjoncte et que son histoire de secret d'état, d'expériences sur les soldats partis en Irak est une connerie, il reste une mince chance (pour nous, spectateurs) que tout soit vrai. Friedkin ne franchit intelligement pas la ligne, ne nous dira pas qui avait raison. Pas la peine. Et puis dans le genre, Bill Paxton avait atteint le point de non-retour dans son sublime Emprise. Un film qui vous met dans la peau d'un psychopathe illuminé, sauf que le malade mental avait finalement raison. Un truc à devenir fou qui fit un (petit) scandale à sa sortie puisqu'il pouvait être perçu comme une légitimation des meurtres sectaires. Mais surtout un grand film de genre. Un film qui, comme les grands Friedkin, de L'exorciste à French connection, en passant par Cruising auquel il faut maintenant ajouter Bug, nous faisait vivre la défaite de la raison.

Photo : Emprise de Bill Paxton

 

 

 

RN

Filmographie de William Friedkin (lien Imdb)