On l'appelle le hollandais violent. C'est un agent infiltré au sein de l'industrie hollywoodienne qui agit sans couverture. Sa mission est de subvertir les règles proprettes du cinéma américain à coups de cul et de sang. Son nom est Veroheven, Paul Veroheven.
Quand il a commencé, tout le monde l'aimait, surtout les producteurs. Pensez : Robocop, c'est 13 millions investis pour 53 de recettes US. Basic instinct, c'est 50 patates qui en rapportent 117. De quoi donner le goût de la subversion à plein de costard cravates. Mais voilà, ce que les studios aimaient dans les films de Verhoeven, c'est les millions qu'ils rapportaient, pas leur folie.
Alors après deux échecs, l'agent ne donnait plus de signe de vie. Son dernier film américain ? L'homme sans ombre. Un détournement de l'histoire de l'homme invisible façon Veroheven : dès que le héros virait transparent, il ne pensait qu'à mater sour les jupes des filles et à se taper sa voisine de pallier incognito. Là, les studios ont flippé et le film est sorti castré. L'agent Veroheven décida qu'on ne l'y prendrait plus et plutôt que d'accepter une suite à son Basic instinct forcément moins destroy que l'original, il retourna dans sa Hollande natale.
Pour y faire un remake des choristes. Non je déconne. Pour raconter l'histoire d'une juive résistante dont la seule arme est le sexe. C'est l'histoire de Rachel Stein, qui doit quitter sa cachette quand ça commence à bombarder sec à La Haye. Juive, elle change de nom et intègre la résistance. Sa mission : séduire puis devenir la maîtresse régulière d'un officier nazi pour lui soutirer un max d'infos.
Entre gris clair et gris (très) foncé
Première constatation : c'est compliqué la vie d'une résistante hollandaise. Entre des résistants pas si héroïques que ça et des nazis pas aussi pourris qu'on l'imagine, Rachel galère pas mal. Et Verhoeven s'éclate bien à faire péter les images d'Epinal : pendant que les résistants se demandent s'il vaut mieux sauver un juif ou un hollandais, Müntze, le SS accro à Rachel, fait preuve d'une humanité inattendue qui lui vaut la disgrâce de ses supérieurs. Le fou pense que la résistance doit légitimement exister et qu'on n'est pas obligé d'être des barbares avec eux... Des personnages en nuances de gris. Oh, il y a bien des vrais pourris, comme le passeur ou le gros nazi winner, mais la caractérisation des personnages est loin de "Starship tro
opers" et ses crétins nationalistes permanentés. Et le personnage de Rachel marque aussi un changement dans le trombinoscope des héros verhoeveniens : c'est un personnage positif. Ce qui n'était pas le cas des protagonistes des précédents films de Paulo. Prenez le Murphy / Robocop du film éponyme, machine de guerre sécuritaire à la solde d'une police privatisée, la Nomi de Showgirls, conne comme pas deux et obligée de montrer son cul pour exister, ou le Doug Quaid de Total recall qui était peut-être bien le bras droit du grand méchant qu'il combattait : Verhoeven prenait ses distance avec ses héros (Starship troopers est carrément hors concours pour cause de paroxysme).
Ici, Rachel est non seulement notre clé d'entrée mais aussi un personnage avec qui l'identification est aisée. Il faut dire que la cause est noble et que la petite fait ce qu'elle peut.
Parceque c'est aussi la première fois qu'un héros verhoevenien est si désintéressé. En celà, Black book fait les yeux doux à Showgirls. Deux films cousins, presque frères. Deux histoires de femmes qui veulent exister et qui devront coucher pour réussir. La structure des deux films est d'ailleurs étonnament proche : obligation de se faire le big boss (Müntze ici, Kyle Mac Lachlan là-bas), perte de l'innocence et des idéaux en cours de route, retour à la case départ à la fin. La différence notable est que Rachel fait tout ça pour changer le monde alors que Nomi veut juste y rentrer, quitte à devoir apprendre à pousser ses concurrentes dans les escaliers. Et les deux films nous montrent des femmes dans un monde commandé par des hommes qui ne pensent qu'à ça.
Photo : Showgirls de Paul Verhoeven
Féminisme trash et comic book en Technicolor
La Nomi de Showgirls, la Rachel de Black book, la Catherine Trammel de Basic instinct, en voilà une filmo qui donne la part belle aux femmes qui se battent pour être autre chose que le repos du guerrier quitte à l'être un petit peu pour ne pas l'être du tout. Mais attention, vouloir exister, ça coûte cher. Rachel sera ainsi rejetée de toutes parts, prise pour une traîtesse, tondue, et trainée dans la merde (pas dans la boue hein, on est dans un film de Verhoeven bon sang !). Sa copine maîtresse de nazi professionnelle endurera moins, elle a choisi le rôle de "femme de". C'est moins risqué et ça permet de toujours avoir de quoi bouffer. Rachel, elle, porte sa féminité comme une arme à une période où les femmes ne sont pas les égales des hommes. Et Verhoeven de prendre un malin plaisir à nous montrer la petite se teindre le pubis. Avant de se battre, Rambo mettait son bandeau rouge et ses rangers avec fétichisme, ici, Rachel se colorie la foufoune avant de partir au front. C'est sûr, niveau féminisme, c'est pas Isabelle Alonso.
Le hic, c'est que Rachel tombe amoureuse de son nazi. Ce qui permet à Paulo d'en rajouter dans le politiquement incorrect (d'autant plus que Müntze est plutôt sympa, le personnage induisant une empathie coupable chez le spectateur) et en même temps de tirer le film vers des rives qu'on ne visitait plus depuis quelques temps.
En effet, il y a, dans ce black book, quelque chose de classique, qui renvoie à l'âge d'or du ciné, celui où Hitchcock envoyait déjà une blo
nde dans le lit de l'ennemi pour lui piquer ses plans. Eva Marie Saint qui couche avec James Mason pour la République. Cary Grant a beau se la péter super espion, il ne voyait pas que la gonzesse faisait tout le boulot à ses risques et périls (parceque si en plus le bras droit du méchant est amoureux de son patron...). Il y a chez Verhoeven cette volonté encore inédite de ressusciter le cinéma du passé, quitte à donner un petit côté BD à l'entreprise. Parcequ'en plus d'ête un brulot, le film enchaîne les rebondissements. Et tout ça au premier degré : peu d'humour et un vrai kif de la péripétie.
La dernière heure nous ferait même nager en plein serial d'avant-guerre avec mort de l'héroïne, résurrection (grâce à des chocolats !), révélation des vrais méchants qu'on pensait être les vrais gentils, tout ça dans une Hollande reconstituée avec bonheur : ça transpire l'amour du cinéma ma p'tite dame. Verhoeven en fait voir de toutes les couleurs à son héroïne, ne se ménage pas et ne la ménage pas. Un cri de Rachel : "Mais ça ne s'arrêtera donc jamais !" semble être adressé autant à Verhoeven qu'aux spectateurs.
Ben oui, ceux qui pensaient que le hollandais violent s'était assagi, que son exil aux Pays-bas était une retraite consécutive à l'échec de son homme sans ombre peuvent aller se rhabiller (l'insulte suprême chez Verhoeven) : Paulo est de retour et comme sa Rachel qui, même buccoliquement installée dans un kibboutz doit continuer à se battre, il a repris les armes.
La mort aux trousses de Alfred Hitchcock
RN
Filmographie de Paul Verhoeven (lien Imdb)