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Un mec se questionne sur la réincarnation, puis fait son jogging dans Central Park. La caméra suit son dos à bonne distance. C'est-à-dire suffisamment loin pour inclure le zozo dans la nature. Un tunnel plus tard, la musique suspend ses tourbillons. Le mot Birth barre l'écran et fait part d'un mystère. C'est la reprise de la course, mais cette fois on regarde le personnage de face. On change soudain clairement de perspective. La caméra mène le jeu avec un temps d'avance. Finalement, le garçon arrive sous un pont, s'arrête et s'effondre mort. Pendant ce temps, la caméra poursuit son mouvement et quitte le tunnel. TroubleVoilà comment Jonathan Glazer donne le ton avec son étonnante entrée en matière. Le zozo créé un climat super construit avec deux bouts de ficelles. D'un côté, on trouve une narration contrariée par une inversion de point de vue com En cumulant les deux mouvements, Glazer taille le patron de son film. On passe du hasard (la caméra suit son dos non stop, le personnage fait ce qu'il veut) au Destin tout tracé (c'est écrit à l'avance et le cadre montre le chemin). Pour le dire autrement, on bascule du réel en captant un mouvement au fantastique avec une action mystérieusement ordonnée par une main invisible. Ca tombe bien, c'est pile la source des tortures mentales traversées par Nicole Kidman. Tout est dans le pitch : une veuve doit se remarier dans quelques jours. Un gamin frappe à sa porte et se présente comme la réincarnation de son précédent mari. Tu ne dois pas te marier lui balance l'effronté. L'improbable situation bouleverse tous les plans. Faut il y croire ou pas ? Faut il écouter le garçon un peu niqué ou pas ? Après Chacha et Ridley, c'est un générique déjà fabriqué par un autre vieux de la vieille qui surgit : Jonathan Demme et son Silence des agneaux. Jodie Foster parcours les obstacles un à un dans un bois réellement flippant. La caméra suit son jogging devant et derrière dans une atmosphère boisée. L'étrangeté surgit par un mixe de forêt flippante et la fringue urbaine achetée chez Gap par la jeune femme. Impossible de trancher entre les deux mondes. Nous sommes dans des intros au soupçon. S'agit de pas trancher entre les univers. La mise en scène cherche l'ombre, parcours toutes les zones, mouline des hypothèses sans épuiser le sujet. Et ça fonctionne à mort pour préparer le spectateur à ne surtout pas choisir. Photo : Alien le huitième passager de Ridley Scott CultePour piger l'affaire, on remonte le temps. Nous sommes en 2003, Sixième sens de Shyamalan (1999) et Les autres d'Amenabar (2001) ont épuisé le filon du vivant un peu mort, incapable de conscientiser sa mort toujours un brin vivante. A l'époque, Birth sent carrément le réchauffé. Nicole Kidman semble abonnée aux rôles diaphanes, presque mure pour pointer chez Schweppes. Hollywood est passé à un autre trip. Bref, le destin du film s'appelle oubliettes. Mais c'est sans compter sur une poignée de zozos qui lâchent pas le morceau. La merveille est discrètement programmée dans des salles. Une sortie DVD relance l'affaire. Bingo ! Glazer devient culte. A tel point, Jean-Claude Carrière, bientôt 80 balais et toujours à la manœuvre, raconte : "Des gamins me disent : c'est vous le scénariste de Birth ? Ils ne connaissent même pas mon travail avec Buñuel !". Résultat, le film déboule au festival international du cinéma de la Rochelle en 2011. Jean-Claude Carrière fait le boulot. La salle applaudit. Birth rebirth ! RideauPourquoi tant de bonheur à retardement ? Probablement parce que le film surprend en poussant le bouchon super loin. L'ombre de Buñuel plane sur le film comme jamais. Même désir d Birth épuise la raison avec son pitch totalement improbable. Par exemple, Anna dit oui à ce kid tombé du ciel. Sa posture "Mme Bovary à New-York" l'oblige à travailler le monde avec sa croyance. Elle lourde son futur mari, fuit sa famille, négocie avec les parents de l'enfant, nique l'entourage incrédule. Plus fort, elle aborde la sexualité en devenir de l'enfant / mari. Un truc parfaitement hallucinant, surtout quand cette femme mure cause désir, point par point, avec le gamin. Cette confiance en l'impossible, construite sur du presque rien, ébranle le quotidien morbide. D'un coup, la princesse endormie se réveille par un baisé à la fois ambigu, enfantin et complètement niqué. On pense direct à toutes les femmes en sommeil chez Chabrol. Aussi Bernadette Lafont, en attente sous la verrière dans Inspecteur Lavardin. Les Bonnes femmes aussi, toutes figées derrière leur comptoir, prêtes à suivre le premier client murmurant deux ou trois âneries. Ou bien Ludivine Sagnier dans La Fille coupée en deux, miraculeusement réveillée et sauvée par un tour de prestidigitation finale. Toutes ces femmes fantômes reprennent vie, à la condition d'une histoire incroyable, balancée soudain dans un quotidien mis à nu. Ce réveil créé un rapport de vérité avec le monde. Il peut être salvateur comme tragique, mais le truc est là : le rideau tombe les yeux grands ouverts. Photo : Les bonnes femmes de Claude Chabrol MousselineLa cause de ce sommeil précoce chez madame Kidman ? Une vie bourgeoise, trop rangée, triste et ennuyeuse dans un bel immeuble. Son appartement témoin est un tombeau. Le marbre des escaliers vaut pour un aller direct vers la mort. Seule la lumière varie avec les fantaisies d'une actrice habitée. Pour emballer l'affaire, le film baigne dans une douceur glacée. Anna fonce dans le chaud, le rouge, l'ébullition. L'éclairage jaune bataille avec le noir. C'est la guerre des lumières. Harris Savides, chef opérateur des magnifiques Greenberg (Noah Baumbach), Harvey Milk (Gus Van Sant) ou Zodiac (David Fincher) invente un éclairage mousseline, sans projecteurs dirigés vers les acteurs, tout en réflexion sur les murs. Le halo branché sur un variomatic chancelant imbibe l'instabilité du monde. Même le grain de la pellicule s'en mêle. C'est la persistance du hasard grouillant, l'incarnation d'un réel instable, sans cesse en composition et décomposition. C'est le trouble au plus haut degré. Bouquet final, le casting au poil joue également les revenants. Lauren Bacall, surgie de ses films noirs hollywoodiens, hante la famille par son autorité flippante. Danny Huston, le fils de John, rappelle les grandes heures de son père réalisateur. Enfin, New York ! Ouep, la ville semble sortir des films de gangsters 50's. C'est non seulement la guerre des mondes, mais la bataille du temps qui s'engage ici. Kiki trace son chemin sur des bases folles dans un théâtre des ombres. Elle prend un bout, ne lâche rien, dans une lumière vibrionnante. Equation double
C'est tellement fort, le calcul (croire ou pas) charrie également une lecture politique piquante. Pour Anna, choisir l'option amoureuse signifie suivre ce gamin issu d'une famille pauvre. Un enjeu intenable pour la belle famille hyper friquée. Sa quête la ramène sans cesse à la condition de pièce rapportée. Et là, on retrouve tout le ciné de Chabrol avec le sourire aux oreilles. Rappelez-vous, La fille coupée en deux suit une jeune femme manipulée par une vieille bourgeoisie joueuse et cynique. L'innocente paie de sa personne avant de trouver une porte de sortie en jouant du passe passe cool et prolo (un oncle magicien). De son côté, Anna reste seule et cherche un manuel pour un peu de prestidigitation. Sans tonton pour la sauver, elle imagine un chemin où les issues semblent infimes. C'est noir de chez noir au milieu d'une lumière tourbillonnante. Glazer, avec l'inspiration du joyeux Carrière, déploie toutes les hypothèses sans se cacher derrière un petit doigt. La narration fonce dans chaque recoin, traque toutes les possibilités, fatigue les raisonnements imaginables. Que reste-t-il après l'épuisement de la magie et la folie du calcul ? Une pépite de vrai aveuglante et bouleversante. Une Belle de jour sans retour possible. Photo : La fille coupée en deux de Claude Chabrol
DS |