Freaks parceque je le vaux bien
Alice au pays des mer
veilles (2010) de Tim Burton


Eh ben voilà, ça y est, Tim Burton a commis l'irréparable. Il a brisé le pire tabou possible, le truc que même en Amazonie, là où on se met des assiettes dans les oreilles, on n'ose pas faire : l'inceste.
Rassure-toi, ami lecteur, cet article n'a pas vocation à concurrencer le vénéré Voici sur le terrain de la trashitude (on le regrette quelquefois) puisqu'il est ici question d'inceste artistique.
Et oui, à Palma, on ne rigole pas. On ne fait pas les poubelles. Consacrés, selon la formule, à causer cinéma, nous voilà contraints de tenir notre rang et d'aborder ainsi le versant artistique de l'inceste en question.

De l'autre côté du miroir, un imaginaire en autarcie

C'est qu'Alice au pays des merveilles est un peu le récit fondateur de tout un tas de créateurs gentiment foldingues, amateurs de surréalisme désormais convenu, au rang desquels on classerait facilement Tim Burton. Oeuvre matricielle d'une floppée d'artistes fachés avec les coiffeurs, il est cependant permis, à Palma tout du moins, de trouver Alice bien chiante sur les bords.

On ne saura jamais si le problème vient du récit lui-même, oeuvre si intelligente qu'elle suffoque de symboles à chaque coin du pays des merveilles, ou si tout simplement, victime de son succès, la pucelle qui tombe dans le terrier s'est fait dépasser par ses ersatz, à commencer par Le magicien d'Oz, décalque similaire mais dix fois plus magique.

Et puisque le film de Burton en est la suite directe, une revoyure du film originel, le dessin animé de Disney, s'impose donc.

Réalisé en 1951, le désormais classique de l'animation surprend par la qualité de sa technique mais confirme nos doutes sur l'usage du matériau Carrollien : tout ce délire est tout de même bien convenu et le fan de Dorothy se sentira étranger, comme regardant à travers une vitre une réunion de militants bio.

Les romans (car ils sont deux : Alice au pays des merveilles et sa suite, De l'autre côté du miroir) n'aident pas par leur structure : tout se passe comme si l'imaginaire d'Alice n'était pas le fruit de son seul esprit mais un monde autonome et, et c'est peut-être le plus facheux, le même pour tous. Une sorte de planète de l'absurde dans laquelle les esprits torturés des petits nenfants lassés vont piocher des idées saugrenues.

Le vrai problème résidant dans le rôle d'Alice, extrêmement explicite dans les romans et dans le Disney : la petite n'est qu'un témoin de la vie de ces dingues habitant le pays des merveilles. Le voyage initiatique se transforme en visite dans un zoo et rien n'a d'effet sur la gamine. L'idée qu'il n'y aurait qu'un imaginaire possible, de référence pour tous les gamins parcequ'approuvé par les plus grandes marques de pédopsychiatres, fait froid dans le dos et explique la nécessaire relecture de ce mythe finalement pas cool.

Il fallait bien que quelqu'un s'énerve, et c'est tombé sur Tim Burton.

Photo : Alice au pays des merveilles de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske (Disney, quoi)

Ou comment Tim pactisa avec le diable

Tel Martin Hirsch rejoignant l'équipe de Sarko pour faire avancer ses idées de gauche, Burton signe donc chez Disney.

C'est un évènement. N'oublions pas que le petit Tim, à ses débuts, a été viré de chez Mickey pour excès de sombritude (c'était sur le film Taram et le chaudron magique). A l'époque, la maison aux grandes oreilles se cherchait (avec quelques essais lumineux : Tron, Le trou noir, Le dragon du lac de feu et même La foire des ténèbres) mais représentait encore un conformisme fournissant du petit lait à tous les antiaméricains de base. 
Aujourd'hui les temps ont changé et Disney, après le rachat de Pixar, cherche à se refaire une virginité artistique. Si en plus on peut être hype, tant mieux. Et voilà Mickey, autrefois arrogant au point de couper tout ce qui dépassait, même la tête de Burton, qui rapplique la queue entre les jambes pour crier famine auprès d'un Tim désormais auteur d'une seconde carrière aussi géniale que lucrative.

Refaire Alice au pays des merveilles ? Le décoiffé le plus célèbre du monde (après Dom) se fait un peu prier puis accepte. Télérama met des balles dans son chargeur, Palma, adorateur de Charlie et Sweenie Todd, sent le coup foireux pendant que Burton se met au travail, dans une préproduction anormalement longue. C'est qu'il y avait du boulot.
Nous voici maintenant face au résultat final, dans une 3D un chouïa opportuniste depuis que l'autre texan a remis les schtroumpfs à la mode. 

Alors, vendu, le Burton ? Ben non mais en même temps, un peu quand même, pour le meilleur. Disons que le pari est relevé haut la main avec finesse. Pour bien apprécier le film de Burton, il convient déjà de relever les modifications apportées aux oeuvres originelles. Un jeu des sept erreurs qu'on affectionne particulièrement.

D'abord, Alice au pays des merveilles cuvée Tim, c'est à la fois une suite et un remake. Comme dans le Disney, la majeure partie du film est une plongée au beau milieu du pays des merveilles mais ici, Alice a changé. Elle est devenue une petite nana de 19 ans, un peu dégoûtée de voir ce que les adultes de son entourage proposent pour calmer ses hormones (en gros, se marier avec un connard friqué). Alice est donc un vrai personnage, avec un background et des problèmes, et ça, c'est déjà une bonne nouvelle.

Photo : Taram et le chaudron magique de Ted Berman et Richard Rich (Disney, quoi)

Un lourd héritage

Notre héroïne blondinette est même carrément malheureuse puisque, comme dans beaucoup de films de Burton, la quête initiatique, (c'est bien de cela dont il va s'agir), s'accompagne d'un travail de deuil du père. Alice rejoint donc les Ed Wood, Edward, Willy Wonka ou autres Bruce Wayne, tous orphelins de père et ne sachant pas trop quoi faire d'un héritage paternel aussi lourd que Frédéric Lefebvre.

Les personnages burtoniens auraient même tendance à se construire en réaction à cet héritage trop lourd, versant, pour supporter leurs vies, dans la maladie mentale et l'exubérance. Névrose (Bruce Wayne, Willy Wonka),  ou excès de romantisme faisant d'eux des inadaptés (Edward et ses mains Fiskars, Ed Wood et ses nanars tentant de rendre un hommage à la mesure de l'amour porté à Bela Lugosi), tous tentent d'être à la hauteur de ces pères exigeants.

Dans le cas d'Alice, le père défunt, loin d'être aussi sévère que celui de Willy Wonka, a tout de même fixé la barre très haut puisqu'il lui livre, avant de disparaitre, un bien drôle de message pour qui garde en mémoire l'Alice disneyenne : loin d'être celui qui la ramène tristement à sa morne condition de future femme du dix neuvième siècle, loin de lui rappeler un quelconque "bon sens", il incite la petite à ne pas avoir peur de ses visions du pays des merveilles peuplé de fous. Parceque, dit-il, il est souvent salutaire d'être fou. 

C'est donc clairement le père d'Alice, garant de cette liberté, qui la pousse à suivre à nouveau le lapin vers son terrier. Suffoquant dans le monde normal (chez Disney et Carroll, la petite s'ennuyait poliment avant de débouler dans un asile technicolor), elle trouve désormais dans le pays des merveilles non pas un lieu de distraction mais un refuge. En commençant son récit de la sorte, Tim Burton, arrive, mine de rien, à incarner enfin ce personnage d'Alice autrefois si propret.  C'était pas gagné.

Alice semble même boucler une boucle puisque, dans l'oeuvre de Tim Burton, et vu son parcours (promis à une belle carrière d'animateur chez Disney avant d'être viré pour excès de noirceur), on peut identifier ce père cruel et exigeant comme Walt Disney lui-même. Comme si, viré de chez lui; le petit Burton avait délibérément choisi d'ignorer l'héritage d'un père à l'imaginaire devenu dominant. D'où la constitution d'une véritable marque de fabrique en se permettant tout ce qui serait interdit dans la maison aux grandes oreilles. Alice au pays des merveilles nous parle aussi de ça, et cette mise en abîme devient émouvante pour qui a suivi de près la carrière de Burton.

MLF

Dès lors, Tim pourrait livrer, pour la partie "pays des merveilles", sa copie habituelle de réhabilitation des freaks en rentrant un tantinet dans le rang. Ce serait oublier la récente carrière du zozo, politisée comme pas deux (Dom avait déjà flairé le coup à propos de la mesestimée Planète des singes, c'est devenu limpide depuis Charlie). Au milieu des deux reines, la blanche et la rouge, Alice se change donc en sauveur d'une population excentrique mais opprimée.

On se retrouverait presque dans une version live du Voyage de Chihiro, relecture chef d'oeuvrique plus ou moins assumée du classique de Carroll par Miyazaki, où une petite fille découvrait, au détour d'un arrêt pipi, un monde magique, matriarcal, mais bien merdique sur les bords puisque les châteaux tournaient grâce à l'exploitation d'une main d'oeuvre surexploitée.

Comme dans le film de Burton, la méchante sorcière n'était finalement pas plus méchante que malheureuse et sa soeur, prétendument gentille comme tout, usait de procédés dignes des pires crapules, drapée dans une candeur injustement héritée. Ici la reine rouge, difforme, crève de ne pas être aimée, alors elle exige que les têtes tombent pendant que la reine blanche, aussi surexposée qu'insupportable, entend bien jouer les gentilles quitte à ne pas sortir de son château.

Le reste de la Miyazaki touch, cette générosité à l'égard du moindre personnage, est assurée par ce soin tout particulier apporté à ce gros monstre tout moche, méchant cerbère griffu au début, qui finira comme monture d'une Alice devenue Walkyrie.

Sympa : en faisant son premier film au service de Disney, Tim profite de l'occasion pour rendre hommage à l'autre maître de l'animation mondiale. Merci Alice.

Photo : Le voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki

Un univers triste et altéré

Sous la houlette de Burton, le pays des merveilles devient, plus qu'un imaginaire, un monde parallèle, artificiel, génialement synthétique par la bonne grâce de l'usage troublant du numérique. La féérie s'est muée en une mélancolie composite.

Parce qu'ici tout est triste. Depuis la dernière visite d'Alice, le pays s'est comme sclérosé. La chapelier n'est plus fou, il est dépressif et se met à chialer quand il pense au passé. Comme si Alice était responsable de la mise en sommeil de cet imaginaire, trop polluée par les conneries du monde réel. Amnésique, Alice devra donc tout réapprendre et passer cette fois du rôle de témoin à celui de meneuse. Merci Tim, il était temps.

Comme d'hab avec les grands cinéastes, tout se passe en l'espace d'une scène, celle du repas chez le chapelier. Une séquence fondatrice de tout le film qui ne se prive pas pour nous en rappeler d'autres. Une grande table, des êtres pas tout à fait conformes à la normalité, et un repas qui vrille en même temps qu'il fixe les enjeux du film : pas de doute, on est dans Freaks. Burton avait déjà recyclé la scène du classique de Browning dans Batman le défi (et un peu dans Beetlejuice, avec Winona Ryder gothique et des zombies), il choisit de la placer au centre de son Alice pour fêter dignement le retour de la fille prodigue parmi ses frères monstres.

Et pour ceux qui penseraient que Burton s'est vendu et, au passage, coupé les couilles en bossant pour Disney, arrêtons nous un instant : rattacher Alice à Freaks, c'est beau et c'est malin. Faire un film au sein du studio Disney en donnant le beau rôle à ces freaks dans ce qui est sensé représenter l'imaginaire d'une gamine moyenne, c'est juste génial. Parceque dans le Alice original, rien n'était effrayant et toute l'altérité des habitants du pays des merveilles était dédramatisée par les rires cons de la petite, rappelons le.

Dans ce pays des merveilles aux allures de trip, tout le job d'Alice va donc être de mettre en musique les antagonismes de tous, puisque personne n'est normal afin de laisser vivre leurs différences. Ces êtres anormaux pourraient, comme par le passé, la divertir : leur sort la pousse à prendre les armes. Un vrai programme électoral se terminant par un bel hommage au plus freak des artistes qu'on aie connu par l'intermédiaire d'un moonwalk qui fait chaud au coeur. 

Photo : Freaks, la monstrueuse parade de Tod Browning

 

"Je voulais raconter cette histoire d'une nouvelle façon car aucune des adaptations cinéma ne m'a jamais vraiment plu."

Tim Burton à propos d'Alice au pays des merveilles

 

 

 

RN

Filmographie de Tim Burton (lien Imdb)