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Pourtant, derrière le vernis, Jeremy Thomas produit des films souvent passionnants. Faut juste passer le cap de la séance scolaire et ouvrir des objets paradoxalement contestataires, hors normes, étranges, finalement guère endormis sur un laurier. C'est, encore une fois, le cas avec cette troisième collaboration Cronenberguienne : A Dangerous method. D'une certaine manière, on retrouve tous les ingrédients du biopic. C'est-à-dire le costume soigné, la zique chantilly, la reconstitution précieuse. Pourtant, dès les premières secondes, on sent bien un truc de malade, une sécheresse inspirée par le cinéma nordique avec un brin de Gertrud (Dreyer) dans les cheveux. C'est puissant, Cronenberg nous entraine dans un faux classique. Une tuerie obsessionnelle. Machines à remonter le tempsA Dangerous method suit le fil des rencontres entre Jung et Freud, les deux papas de la psychanalyse. Les zozos élaborent parallèlement des outils théoriques et expériences sur le fonctionnement de l'inconscient. Mais très vite, des divergences séparent les deux hommes. Par exemple, Freud insiste sur le rôle central de la sexualité (c'est même une condition scientifique pour légitimer la méthode), quand Jung préfère ouvrir ses recherches vers des aspects plus ésotériques. La guerre est déclarée quand Sabina Spiel Rein, patiente suivie par Jung, devient non seulement son assistante, mais aussi sa maitresse. Autant dire un game over dans la cure analytique. Faut voir comment Cronenberg s'attèle à ce sujet, pile lorsque la psychanalyse semble attaquée de toutes parts. Pendant les livres noirs et les énervements de Michel Onfray, la réponse rapido-chimique emporte de plus en plus les suffrages quand l'analyse réclame temps, patience et profondeur. En tous cas, visiter les sources de la blessure narcissique de l'homme par lui même (ouep, il y un inconscient, et re ouep, on maitrise pas tout) n'est sans doute pas un hasard. Le sujet reste chaud depuis les premières lueurs du vingtième siècle. Cronenberg ravive un présent singulièrement blessé dans cette vieille histoire. Alors voilà, on retrouve bien l'armada biopic avec ses costumes et outils techniques old school. Mais hors champ, c'est-à-dire dans la tête des spectateurs, un ping pong de questions - réponses pousse cette machine à remonter le temps vers le présent. Cette distance entre le point de vue contemporain (mental) et le siècle précédent (sur l'écran) ouvre un véritable attirail fantastique, transformant la reconstitution factuelle, historique et théorique en inquiétante étrangeté, à la fois courante et surprenante. Même si le film ne décolle jamais de son sujet, cette bulle temporelle oblige à saisir un tournant. On peut causer de bifurcation théorique située avant la première guerre mondiale, marquant officiellement l'entrée dans le vingtième siècle. Comme aujourd'hui on sent confusément ce même siècle s'éloigner à grands pa Comme Martin Scorcese visite Méliès pour discuter le ciné aujourd'hui avec Hugo Cabret, Cronenberg opère le même retour en arrière pour saisir la bascule. D'une certaine manière, quelques chose de la série Mad Men (des winners dans les années 60) ou encore du sublime Restless de Gus van Sant (des zozos vivent dans un intermonde sans Ipad ou portable) traverse ces œuvres, à la fois ancrées dans une époque déterminée mais décollées pour atteindre l'idée même d'une période, les zozos jouent la reconstitution pour mieux dénouer le présent. Pour parfaire le tableau, on ajoute le lien direct entre psychanalyse et cinéma. C'est-à-dire deux objets inventés à la même période et hyper poreux dans le processus (attention flottante, effets de montage comme dans les rêves, goût du voyage immobile…). On trouve la même possibilité d'intégrer plusieurs univers en même mouvement. Enfin, et c'est pas rien, le ciné reste une incroyable machine à remonter le temps. Photo : Hugo Cabret de Martin Scorsese Aux frontières du réelComme l'indique le titre plutôt flippant, voilà un discours sur la méthode. Tonton Cronenberg fait le point sur son ciné et se demande comment tout ça fonctionne. Premier truc hyper visible : sa vieille habitude pour façonner une expérience temporelle et spatiale complètement niquée. On pense cramoisi aux Promesses de l'ombre avec une Russie "éternelle" située dans la nord Amérique ou le final étourdissant de History of violence. Soit un opéra horrifique, archi détaché de son époque et au réel lentement construit dans la première partie du film. Le sommet reste probablement Existenz avec la mise en scène d'un jeu vidéo dédiée à l'invention d'un monde à la fois ultra contemporain, mais attiré par une époque "conte", surgie des mystères Andersen. Le zozo avance par pénétration d'époques, comme des bouffées d'inconscients dérégulent Sabina Spiel, patiente parfois ravagée. En même temps, et c'est un trouble assez dingue, la jeune femme incarne aussi une actrice rationnelle de la théorie psychanalytique. Jung, par passion amoureuse, la conduit vers l'expérience risquée (folle ?) de devenir une collaboratrice "ratio C'est Fringe, la série signée J.J. Abrams. L'un des héros, un savant enfermé dans un asile, se trouve à la tête d'une cellule-enquête pour comprendre des événements paranormaux. Autrement dit, pour comprendre ce qui échappe à la raison, la narration introduit un héros à la lisière de la folie. On se ballade dans l'anormal pour saisir quelques morceaux du monde. Ce pari donne quoi question mise en scène ? En quelques séquences remarquables, Cronenberg lance un festival de champs contre champs pour saisir la parole entre deux protagonistes. Ca donne la présence (et la disparition) d'une fenêtre ouverte sur l'extérieur ou pas. Ou bien, dans un autre registre, l'utilisation de la musique pour accompagner les lignes de forces du film. Les rives de la conscience semblent à la fois marquées, mais sans cesse en mouvement par la présence de signes ajoutés ou prélevés. C'est comme dans Existenz ou Crash, lorsque les héros mettent eux même en scène ces fractures, puis par un léger effet de cadrage, se trouvent dépassés dans la perte de repères. Quand tout bascule, la question du regard et de l'écoute joue à plein pour saisir modestement quelques brins de réels sans cesse en mouvement. Photo : Fringe - série créée par J.J. Abrams, Alex Kurtzman et Roberto Orci Une bio pas bioOn y revient, nous sommes dans le biopic. L'approche impose son minimum syndical concernant la vérité des faits. Comme d'hab, Cronenberg la joue cool et ne casse pas tout de suite le moule. Il pose les fondations du genre comme pour l'ensemble de sa filmo traversée par l'horreur, le fantastique ou le polar. Il embarque les spectateurs en terre connue. Tout semble en place avec la musique wagnérienne signée Howard Shore, la haute couture pour les costumes, les plans léchés pour la reconstitution. C'est presque Josée Dayan derrière la caméra pour un nouvel épisode des Misérables. Pourtant, le zozo vérole les règles en associant l'expérimentation et la passion amoureuse à l'aventure. Ca passe ici par la science, avec son armada théorique et pratique. Jung tente de comprendre les mécanismes de l'hystérie féminine très en vogue à l'époque. Il ausculte de près les mouvements inconscients de Sabina Spiel en posant les premières bases du protocole psychanalytique : libérer la parole du patient, s'asseoir derrière elle, faire fonctionner à fond l'association d'idées, permettre au candidat de rester dans une semi conscience pour se réapproprier les propos. Le zozo opte en même temps pour la fascination des outils. C'est un trouble de plus, exactement comme dans Faux semblant et ses gynécologues directement sortis de Frankenstein. Les objets utilisés sont flippants, découlent d'une démarche rationnelle mais aussi au service d'une sexualité tentée par le super tordu. Le biopic vire donc au fantastique, avec le cul au travail pour pousser l'expérience vers des rives improbables. Le zozo se méfie de la raison et de la folie, surtout quand ceux-ci se mettent au service de fantasmes plus ou moins avouables. Comme quoi, avoir les moyens de ses fantasmes (ou de sa raison poussée à bloc) n'est pas toujours le meilleur service à rendre à ses personnages. Le fantastique de Cronenberg se niche quelque part dans cette presque impasse. Une troisième dimensionA Dangerous method poursuit un autre goût puissant chez le zozo : la recherche d'une nouvelle dimension. On tourne toujours autour du pot raison/sexualité ou science/inconscience, mais cette fois avec l'invention d'une troisième dimension à prendre au pied de la lettre. C'est par exemple Vidéodrome, quand la télé se transforme en boite à cul hyper vio Pareil pour Crash, lorsque les zozos mettent en scène dans la rue (donc en 3D), leurs fantasmes sexuels. C'est-à-dire en créant des accidents de voitures avec des sosies de stars pour jouir dans le précipice morbide. La 3D fait alors son théâtre en recréant un plateau de cinéma éphémère. Cette dimension semble précisément l'outil idéal pour un passage à l'acte du fantasme. A Dangerous method pousse le propos en cadrant les protagonistes avec une profondeur de champ inhabituelle. On voit un visage au premier plan (Sabina Spiel Rein) et Jung derrière, tout aussi net pour l'écouter. Rarement on a vu un tel effet 3D sur du deux plans. Comme si cette autre dimension atteinte par les héros signifiait une zone dangereuse. Comme si cette profondeur attirante (et ici carrément risquée ou folle) ne devait surtout pas trouver l'économie de ses moyens. De son côté, Freud reste prudent, la plupart du temps protégé car assis derrière son bureau et en face à face. Les personnages jouent avec, mais le réal préfère garder une distance de sécurité en épuisant la 2D dans ses derniers retranchements, sans faire la même expérience (erreur ?) que les héros. Cronenberg pose une limite, là où l'histoire fait péter les ultimes frontières. C'est probablement l'un des dangers annoncé dans le titre du film, ici mis en scène par ces effets subtils. On assiste à un festin nu cherchant le dérèglement des sens, avec l'espoir de ne pas se perdre dans l'aventure. Notre histoire aujourd'hui. Photo : Videodrome de David Cronenberg
DS |